En décembre 2005, un quotidien du Québec publiait un article faisant l'éloge du foie gras. Nous avons fait parvenir quelques informations au journal sur les méthodes de production du foie gras. Nous avons reçu une réponse à laquelle nous avons de nouveau réagi. Comme nous désirons préserver l'anonymat de la personne qui nous a répondu, nous n'identifierons ni le quotidien, ni l'article qui a suscité cet échange.


22 décembre 2005 

A la lecture, dans l'article que vous avez publié, de certaines réflexions des producteurs de foie gras, je me suis demandé si ces derniers n'étaient pas quelque peu de "mauvaise foi" puisque dans la nature, jamais ni les oies ni les canards ne mangeraient spontanément les énormes quantités de nourriture provoquant la stéatose hépatique qui est la caractéristique du foie gras obtenu par la méthode du gavage. Dans la nature, les oiseaux ne prennent qu'une petite quantité de graisse qui leur sert de réserve avant d'affronter la migration : ils ne se suicident pas par boulimie; ils puisent dans ces réserves au fur et à mesure de leurs besoins. Ce qui est différent du gavage lors duquel les animaux ne sont pas libres de s'alimenter à leur gré mais sont coincés dans des cages individuelles dans une salle de gavage.

QU'EST-CE-QUE LE GAVAGE

La production de foie gras nécessite l’alimentation forcée au moyen d’un long tube de métal, enfoncé de la gorge jusqu’à l’estomac. Suite au choc du gavage, l’oiseau peut souffrir de halètements, de lésions et d’inflammation au cou, de diarrhées et, en fin de gavage, son foie hypertrophié atteint presque 10 fois son volume normal. Le taux de mortalité est élevé. Des oiseaux meurent la gorge déchirée lors de l’introduction du tube. D’autres meurent de rupture interne des organes. D’autres, d’asphyxie lorsque la nourriture se compacte dans leur gorge ou dans leur système digestif. Seuls les mâles sont gavés, le foie des femelles étant trop nervé, leur utilisation est interdite. Ainsi, des millions de petites femelles sont tuées, souvent jetées vivantes dans des broyeurs mécaniques. Peut-être que certains producteurs sont plus attentionnés que d'autres mais le gavage n'est pas une partie de plaisir pour l'oiseau.  Lire: http://www.stopgavage.com/verite.php et http://www.stopgavage.com/rapport.php

INTERDICTION

C'est d'ailleurs en raison de sa cruauté, que la production de foie gras est interdite dans plusieurs pays de l’Union Européenne : Allemagne, Autriche, Italie, Angleterre, Pays-Bas, Suisse, Danemark, Norvège, République Tchèque, Finlande, Luxembourg, Suède, et plusieurs autres. Elle est également interdite en Argentine, en Pologne, en Israël. Ces pays considèrent que la production du foie gras est une violation aux principes les plus élémentaires de protection animale. Malheureusement, alors que ces pays interdisent le gavage et que d'autres s'apprêtent à l'interdire, le Québec pour sa part multiplie ses élevages.

C. Gagnon,
Aequo Animo

http://aequoanimo.com 


12 janvier 2005 

Merci beaucoup de votre réponse à mon courriel; j’aimerais aussi apporter quelques réponses sur certains points que vous mentionnez et je me permets donc de vous écrire une seconde fois.

En ce qui concerne tout d’abord la nuance entre le jabot et l’estomac, puisque le Larousse définit ainsi l’estomac des oiseaux : «chez les oiseaux, l’estomac se divise en un jabot où s’accumulent les aliments…» , dans ce cas, dire que l’on enfonce un tube de la gorge à l’estomac de l’oiseau, ne me paraît pas être incorrect, quoique, pour plus de précision et pour éviter la confusion, je reconnais qu’il soit alors préférable d’employer le mot jabot.

En effet, les canards migrateurs se constituent des réserves mais ce n’est pas pour se produire un foie gras et ces réserves ne sont pas accumulées en si peu de temps ni compactées comme l’est le stock des canards gavés -i.e. nourris « de force », à l’aide d’appareils souvent automatisés qui peuvent certainement causer des blessures. Contrairement au rythme imposé du gavage, un canard en liberté picore toute la journée et ses graisses se répartissent au foie mais également à la poitrine et aux tissus périphériques alors que le gavage empêche le transport des graisses qui se concentrent dans le foie. Les photos et les vidéos (que ce soit celles prises en France ou dans la vallée de Hudson*) nous montrent bien que des oiseaux se font blesser. Il ne me semble pas vraiment que l’on puisse parler de reproduction de ce qui se passe dans la Nature, ne serait-ce que par l’emploi d’appareils de gavage, et de confinement en cages lors du gavage (ou en tout temps en ce qui concerne l’élevage industriel).


*Photos et vidéos à cette adresse : http://www.nofoiegras.org/FGphotos_HV.htm


Jacques Merminod, vétérinaire en chef de l’Office vétérinaire fédéral de la Suisse, affirme qu’il s’agit d’une alimentation qui n’est pas physiologique : « On donne trop d’aliments à un animal et cela ne correspond absolument pas à ses besoins naturels. Ceci suffit pour que le gavage soit interdit en Suisse. Le foie est à la limite de la maladie. C’est un processus sur le fil du rasoir étant donné que ce foie accumule les graisses et c’est pour ça qu’on l’appelle foie gras. Les cellules du foie sont à la limite de la rupture et il arrive parfois que les cellules se rompent... »


C’est en raison de la cruauté de la pratique du gavage que de nombreux pays l’interdisent et, au Québec, selon les normes de la CAAQ, le gavage des oies et des canards est interdit dans la production biologique (réf. : 6.3.11, Normes biologiques de référence du Québec). Cela me semble tout de même quelque peu significatif. 

D’autre part, ce qui s’est fait dans le passé n’est pas forcément toujours un exemple à poursuivre, loin de là. Tel que le rapporte ce même exemple que vous présentez, on pratiquait alors également l’esclavage. Et, nous avons en effet longtemps maintenu cette coutume du passé à travers les siècles et avons mis bien du temps à consentir à l’abolir car l’esclavage servait plusieurs de nos intérêts. Le fait que certains maîtres traitaient bien leurs esclaves ne pouvait plus non plus servir de raison acceptable pour maintenir l’esclavage. Comme quoi toutes les traditions humaines sont loin d’être correctes et que dans le cas de l’esclavage comme dans celui du foie gras, c’est pour satisfaire nos intérêts personnels que l’on exploite des esclaves ou des animaux, sans trop tenir compte de leurs intérêts à eux car, aussi bien traités que puissent être les animaux des élevages artisanaux, ils n’en sont pas moins considérés comme des êtres inférieurs n’ayant aucun droit à leur vie propre. Si on ne les brutalise peut-être pas physiquement, on ne tient pourtant pas compte de leur détresse psychologique. Les animaux ne sont pas que des êtres sensibles d’un point de vue physiologique mais ils sont aussi capables d’interactions avec leurs semblables et avec l’être humain et sont conscients de leur environnement et de ce qu’on leur fait subir; ils sont aussi capables de ressentir des émotions, du stress, d’éprouver de l’anxiété de séparation, etc. Quel sentiment d’abandon, d’incompréhension doit ressentir un animal qui avait toute confiance en son éleveur et qui est envoyé à l’abattoir…

Pour poursuivre avec un autre point, soit la comparaison entre une endoscopie effectuée à un être humain et le gavage, cet exemple ne me paraît pas non plus exactement représentatif de ce que subissent les oies et les canards qui endurent ce traitement à répétition jusqu’à 3 semaines durant. On pourrait certainement soupçonner que si une endoscopie digestive était poursuivie au même rythme que le gavage et à l’aide d’un embuc de métal qu’elle provoquerait également de l’irritation et de l’endolorissement des parois, de l’érosion des muqueuses et peut-être même une usure susceptible de provoquer des déchirures.

Le fait que le foie puisse reprendre sa forme si l’on cesse le gavage ne peut pas non plus être considéré comme un facteur en faveur du gavage. D’abord, ceci n’est vrai que dans la mesure où un certain seuil critique ne sera pas dépassé et ceci n'apporte pas la preuve que les animaux n’ont pas souffert ni que leur foie ne s'est pas dégradé; le fait que l’on puisse nous-mêmes guérir d’une migraine, d’une entorse ou parfois même d’un cancer ne signifie pas que nous n’avons pas été incommodé et mal en point ou que nous ne demeurons pas vulnérables.

Et même si toutes «les pauvres petites femelles» (sic) ne sont pas broyées chez les producteurs de votre connaissance, ce n’est pas le cas chez tous (**). Et, il n’y a pas que dans les autres pays que se pratique le gavage industriel puisque certains producteurs du Québec possèdent des usines de gavage comptant jusqu’à 4,000 places. Une entreprise du Québec produit 2,550 foies gras par semaine ; une autre en produit 80,000 par année. Nous sommes quand même un peu loin de la production artisanale.

(**) A l’émission « La Semaine Verte » du 15 février 2004, on disait sans équivoque que les femelles canetons étaient écartées de la chaîne, bien sûr on n’ira pas jusqu’à préciser dans ce contexte qu’elles sont broyées vivantes pas plus qu’on ne le clame pour les poussins mâles à qui on fait subir le même sort dans l’élevage de poules pondeuses, -ce qui n’empêche pas par ailleurs une production de poulet de chair. C’est pourtant de cette façon que l’on dispose des poussins: hachés, vivants, dans des hachoirs. C’est écrit tel quel dans le Code des Pratiques d’Agriculture Canada.


Enfin, si dans les débuts, les canards courent se faire gaver, c’est possiblement que la nourriture, et la quantité, alors dispensées compensent encore à ce moment pour l’inconfort subi lors des premières séances mais, encore une fois, si l’on visionne les vidéos de séances de gavage, on ne peut pas croire un seul instant que ces animaux ne souffrent pas. On m’a rapporté tout récemment le témoignage d’une préposée au gavage employée dans une entreprise artisanale du Québec qui disait qu’elle allait quitter ce travail car elle n’en pouvait plus d’assister à la souffrance de ces animaux en fin de gavage et dont on pouvait lire dans le regard qu’ils voudraient que l’on cesse cette opération. Cette personne disait aussi qu’effectivement les premiers jours du gavage, les oiseaux semblaient satisfaits de recevoir cette nourriture en dépit du procédé employé mais que l’on constatait qu’il en allait bien autrement dans les jours suivants.

Tout ceci permet de croire que le gavage n’est pas sans douleur et, il reste quand même moralement inacceptable de se détourner ou d’infliger une souffrance en s’appuyant sur le fait que des sévices plus grands sont commis ailleurs. Une souffrance ne peut pas être justifiée pas une autre, même qualifiée de moins pire car, pour la victime qui souffre, c’est tout aussi injuste.

Au point de vue pollution, dix petits élevages artisans ne contribuent pas moins à la pollution qu’un seul élevage industriel totalisant le même nombre d’animaux.


Que l’homme ait toujours pratiqué l’élevage, tué et mangé des animaux ne justifie pas non plus pour autant que cela doive continuer. En effet, les consommateurs de viande avancent souvent cet argument que les hommes ont toujours mangé des animaux, comme si ça en justifiait la pratique. Selon cette logique, nous ne devrions pas essayer d’empêcher le meurtre d’autrui ou la guerre puisque cela s’est toujours pratiqué. C’est en remettant en question certaines pratiques que notre société a pu évoluer. C’est de cette façon que nous en sommes venus à abolir l’esclavage, la peine de mort, à accorder le droit de vote aux femmes, etc.

Les Nord Américains consomment de la viande qui ne coûte pas cher parce que c’est ce qu’on leur offre. Quand nos fast food proposent des hamburgers à 2$ ou des hot dogs à 2 pour 1$, on fait en sorte qu’ils en achètent. Et si la viande de supermarché n’est pas cher, c’est parce que l’industrie de la viande est grassement subventionnée et que tout est mis en œuvre pour qu’on en achète. De grosses publicités télévisées que l’industrie peut aussi se payer incitent le consommateur à acheter le porc de tel épicier ou le poulet en spécial de tel autre.

Bien sûr que les groupes qui s'élèvent contre le gavage n’appuient pas l’élevage industriel du bétail, des cochons, des poulets, et autres animaux. Ces groupes sont tous végétariens, et même vegans, qu'il s'agisse de « Stop Gavage » ou de PMAF en France, de Gaia en Belgique, de « Peta » ou de « Farm Sanctuary » aux Etats-Unis, et bien entendu que les éleveurs artisans ne sont pas des monstres et qu’il y a une différence entre élevage artisanal et élevage industriel dans la façon de traiter les animaux et, si les groupes de défense animale dénoncent d’abord et avant tout les méthodes de l’élevage intensif –ce qui inclut la production industrielle de foie gras, ils ne feront pas pour autant abstraction de ce qui se passe dans les petits élevages et du fait que les animaux s’y font aussi abattre. Croyez-vous sincèrement que l’on puisse parler de respect envers un animal quand on lui enlève la vie ? D’autant plus que la viande n’est nullement indispensable pour se nourrir sainement et pas davantage le foie gras. Quand notre alimentation a pour conséquence la mort d’autres êtres sensibles, cela devrait pourtant bien être suffisant pour réfléchir sérieusement à ses habitudes alimentaires, même millénaires.

En septembre 2005, des rapports de l'Agence canadienne d'inspection des aliments révélaient que près du tiers des 29 abattoirs québécois de juridiction fédérale répondaient à peine aux exigences sur le bon traitement des animaux. Selon ces rapports, le quart des abattoirs du Québec infligent des souffrances indues aux animaux. Parmi les infractions relevées par les inspecteurs: l'utilisation abusive du bâton électrique servant à guider les animaux vers les chaînes de transformation, des planchers glissants qui provoquent des chutes et des blessures, des taux anormalement élevés de décès dans des lots d'animaux en transit dans des locaux parfois dépourvus de nourriture, d'eau ou de ventilation... Une dizaine d'abattoirs ont été réprimandés à une ou plusieurs reprises au cours des deux dernières années pour ne pas avoir respecté les normes en vigueur afin d'assurer une mort rapide et sans douleur aux animaux ou pour ne pas avoir offert des environnements convenables aux bêtes en attente de leur mort.

En terminant, je vous remercie d’avoir pris le temps de me lire et de m’avoir permis de vous exposer quelques-unes des raisons pour lesquelles les groupes de défense animale ne peuvent pas davantage être d’accord avec les méthodes de l’élevage industriel qu’avec la pratique du gavage.


Cordialement,

C. Gagnon,
Aequo Animo

http://aequoanimo.com

 

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